Extrait n°1
1 - Santiago de Cuba, 7 octobre 1937.
Le port de Santiago se rapproche. Aujourd'hui, j'ai dix-sept ans. Personne ne le sait, personne ne le saura car personne ne connaît Pablito. Pablito est mon diminutif. Mon prénom est Pablo, en
souvenir de mon grand-père paternel. Triste anniversaire, triste voyage, triste fuite, triste histoire, triste tout ... Ainsi démarre ma vie d'adulte sur ce cargo qui a quitté New York. La
chaleur moite de cet air tropical gêne ma respiration. Je vais fouler cette terre que les conquistadors ont découverte quatre siècles plus tôt. Je ne suis ni fier, ni rassuré, je suis fatigué.
Fatigué de ce long périple, fatigué de ces lâches pensées qui m'ont submergé tout au long du voyage. Je me sens seul, seul dans ce monde, dans cet autre bout de monde, ce minuscule monde où je me
réfugie, où je m'exile. Autour de moi, planent d'autres sentiments. Je me fous des autres, de tous les autres, seule ma vie compte, ma jeune vie. Elle porte le fardeau d'une guerre et d'une mère
que je fuis, par peur, par tristesse...
Plus de famille à qui me confier, plus de famille pour partager. On construit son avenir avec son passé. Mon passé est mort, mort, mort. Comment, dans ces conditions, construire son futur ?
Cuba, deux syllabes pleines d'espérance et d'exotisme, pleines d'angoisse et de crainte. Que me réservera cette terre ? Mes craintes embrument mes pensées ; la corne de brume me rappelle au
présent, au réel. Quelques personnes s'agitent sur le quai.
Au ralenti, le quai s'approche, trois matelots nous demandent de dégager le pont à tribord. Ils lancent les lourds cordages, ceux-ci sont récupérés et attachés aux trois bites d'amarrage. Le
bateau se stabilise, la passerelle est descendue jusqu'au bord du quai.
Je vais poser mes pieds sur une île, pour la première fois de ma vie. Jusqu'alors, j'avais cru que je pouvais faire le tour d'une île en balayant du regard le seul horizon. Quelle ignorance !
Cette île est à mes yeux un petit continent. Nous nous pressons vers la passerelle, les uns derrière les autres. Je suis envahi d'un étrange sentiment en foulant le sol cubain : un sentiment de
solitude et de rage. Personne ne va m'accueillir. Cette terre au climat chaud me paraît froide. Je suis le groupe, nous nous dirigeons vers un bâtiment délabré tout près du quai.
Dans ma poche, j'ai une adresse griffonnée sur une enveloppe :
Pedro Guillermo Martín Basquez
Corona N° 807 e/San Carlos y Santa Rita
Santiago de Cuba
Cette adresse est mon sauf-conduit, mon port d'attache : je la connais par cœur. Durant ce voyage, je l'ai lue et relue de peur de l'oublier, mais aussi pour me rassurer de tenir là un nom, une
famille, celle qu'il me faut apprivoiser pour qu'elle m'adopte, pour qu'elle m'aide à vivre. Je me suis forcé à ne plus sortir de ma poche ce bout de papier de peur de trop l'user, de peur qu'il
devienne invisible.
J'ai envie de découvrir l'amour d'une famille. Ma rédemption passera par là. L'amour est forcément plus fort que la peine. L'amour anéantit la peine, c'est un antidote. Cette peine me broie,
m'arrache des larmes invisibles, des larmes sableuses.
Je pense à mon père ... Où peut-il être ? Est-il seulement vivant ? Je le retrouverai ... Un jour, c'est sûr.
Extrait n°2
Sur la piste du terrain d’aviation de Burgos, des hommes s’affairent, des Espagnols pour la plupart, sous les ordres des techniciens allemands. Avec une infime
précaution, ils accrochent les terribles bombes incendiaires sous les bombardiers, les bombes à explosifs et les bombes antipersonnelles. Au total, cinquante tonnes de bombes sont ainsi
placées.
A quinze heures quarante-cinq, le premier avion décolle, les autres suivent. Au bout de d’une demi-heure, toute l’escadrille suivie des Messerschmitt est en
formation.
Notre charrette n’avance plus, nous sommes bloqués à quelques centaines de mètres du pont de la Renteria. Certains ont abandonné leur carriole, ont détaché l’âne et
sont partis, obstruant de ce fait la route. Je m'approche pour savoir comment nous sortir de cet inextricable embouteillage. Si l’on veut avancer, il faut faire comme les autres : abandonner
la charrette et partir avec la mule. J’explique la situation à grand-père.
- Détache la mule et, ce qu’il nous reste, on va le mettre dans les deux sacs de toile de jute, on les attachera ensemble et on les fera porter à la mule, me dit grand-père.
- Grand-père, tu n’as qu’à monter aussi sur la mule, j’avancerai en la tenant par le licol.
Au bout d’un quart d’heure, nous passons enfin le pont, la circulation à pied est possible. Finalement, la plupart des gens font de même. Nous laissons derrière
nous, près du pont, une enfilade de carrioles et charrettes.
Le lieutenant Aguiri rencontre le chef du bataillon : il vient lui rendre compte des cinquante-neuf soldats qu’il a récupérés. Ils ont tous leurs armes et sont
contents d’intégrer une nouvelle unité ; le seul problème à résoudre rapidement est de leur trouver de la nourriture. Affamés, ils sont prêts à voler. Le commandant appelle l’intendant qui
apporte du pain et des boîtes de sardines. Assis dans la cour du couvent, les hommes avalent cette maigre pitance.
- Prenez quelques vivres et vous irez renforcer la surveillance à l’usine d’armes. Dès demain matin, des trains de marchandises vont arriver pour évacuer les machines sur Bilbao. Vous sécuriserez
la zone et aiderez au chargement. Si je peux, je vous enverrai une autre section. De toute façon, je passerai. A demain, lieutenant.
- Mon capitaine, un de mes soldats m’a demandé d’aller saluer sa femme, son fils et son père. Ils ont une ferme à la sortie de la ville, je voudrais lui accorder cette
permission.
- Lieutenant, expliquez à votre homme que la situation est tragique, d’un moment à l’autre, on peut nous attaquer. Vous imaginez si tous les soldats formulent la même requête. Non, ce n’est pas
possible ! Je suis sûr que vous trouverez les mots justes pour le dissuader.
- Je vais essayer, capitaine...
La section se dirige vers l’usine.
Quand grand-père monte sur la mule, celle-ci refuse d’avancer, il descend proférant quelques insultes. Les cloches de l’église sonnent sans interruption. La foule comprend qu’il s’agit d’une
alerte de raid aérien. Le refuge le plus proche est loin, cinq cents mètres après le pont. Les gens font demi-tour, ils ne pourront pas tous s’entasser dans ces abris. La maison est à
environ huit cents mètres ; grand-père me dit :
- Cours, fiston, jusqu’à la maison, ne t’inquiète pas pour moi, je vais m’allonger dans le fossé.
- Non, grand-père, monte sur la mule et je la ferai avancer, à coups de pied s’il faut.
Le bruit sourd du bombardier dans le ciel se rapproche, il survole la zone. C’est une fausse alerte.
Grand-père est monté sur la mule, mais elle refuse toujours d’avancer. Je lui tape un grand coup dans le flanc, elle fait quelques mètres et persiste obstinément à ne pas avancer. L’avion a fait
demi-tour ; il vole plus bas : cette fois, c’est sûr, il va larguer ses bombes ! Quelques personnes s’allongent à nouveau dans le fossé. Grand-père fait de même.
- Va à la maison, laisse cette putain de mule, c’est ta seule chance.
- Ne bouge pas grand-père.
Je me mets à courir sans me retourner, ma tête me brûle. Je suis fou de rage de laisser grand-père ; je suis un lâche de partir en courant, de l’abandonner dans ce fossé. S’il meurt, je me tue.
S’il meurt, c’est ma faute. Qu’est-ce que je dirai à mon père ? Je l’ai laissé dans le fossé avec cette sale mule ! Je l’ai laissé mourir dans un fossé. Non, je retourne le chercher.
Grand-père se lève quand il me voit.
- Viens Grand-père, on repart ensemble.
- Non ! Je n’arriverai pas à courir jusqu’à la maison.
- Mais c’est terminé, on a le temps, on va le faire en marchant.
A ces mots, la sirène de l’usine d’armement retentit. Trois bombardiers survolent la ville. Ils larguent leurs bombes depuis le pont jusqu’à l’église : des bombes incendiaires, des bombes
explosives et des bombes antipersonnelles. Un déluge de feu, des flammes plus hautes que les bâtiments, un bruit assourdissant, une épaisse fumée noire, un nuage de poussière. Le ciel
s’assombrit... Nous avançons dans ce vacarme : c'est suicidaire. D'autres courent... Certains sont allongés dans le fossé... La mort est à nos trousses, prête à nous emporter. Je me retourne,
n'entendant plus le pas de grand-père. Un éclat de bombe explosive lui a transpercé le corps au niveau de l’abdomen. Son sang et sa chair déchiquetée ont giclé sur moi. Il s'agenouille au
ralenti, posant au sol un genou après l'autre. Ses yeux déjà mi-clos, dans un ultime effort, cherchent mon regard. Je lui tiens la main, son corps entier glisse sur le sol... Je regarde autour de
moi : incrédule, hagard... Je dois être encore vivant et je ne sais pas ce qu’il faut que je fasse... Je m'assois, sans lâcher la main de grand-père. Un homme aux cheveux gris, sorti de
nulle part, me relève, me prend par l’épaule.
- Où habites-tu ? me demanda-t-il.
- Là-bas...
Il me soulève et il m’accompagne vers la maison, d’un pas vif, en me tirant par les épaules. La mule nous suit instinctivement. Les bombardements reprennent. Maman nous ouvre la porte.
- Où est grand-père ? Où est-il ? crie-t-elle.
- Il est mort, près du pont, répond l’homme.
- Parle-moi, mon fils, parle-moi !
Elle serre mes joues de ses deux mains, me suppliant du regard.
- Ça va maman, ça va.
Les bruits des bombes qui explosent n’arrêtent plus.
- Descendons à la cave, dit maman. Nous serons à l’abri.
Notre maison a une cave creusée à même la terre : on y descend par un escalier en pierre. Cette pièce sert de garde-manger et de pièce froide pour conserver les légumes que l’on vend au marché.
C’est grand-père et des voisins qui l’ont creusée. L’été, je vais souvent m’y réfugier. Je m’allonge à l’heure de la sieste pour y dormir fraîchement. Jamais, je n’aurais pu penser qu’elle nous
servirait un jour d’abri antiaérien. Je repense à grand-père, je suis saisi de tremblements incontrôlables, mes jambes s'agitent, mes bras sursautent, mes lèvres vibrent, mon menton se bloque,
les muscles de mon visage se tétanisent, mes yeux se voilent de larmes. Maman m’enveloppe dans une couverture posée sur le banc. Elle m’entoure les épaules de son bras et se serre contre moi.
L’homme ne dit rien. Sans doute est-il rassuré d’avoir trouvé cet abri.
- Maman, dès que ce sera fini, il faudra aller chercher le corps de grand-père.
- Ne t’inquiète pas, nous irons.
- J’irai, moi, dit l’homme.
Par intervalles d'une vingtaine de minutes, les bombardements se succèdent. La terre tremblote, nous ressentons les vibrations du sol courir sous nos pieds. L'homme, qui a noté le temps qui
s'écoule entre deux raids, décide de retourner près du pont afin de déplacer le corps de grand-père. Une dizaine de minutes plus tard, il revient.
- Je n'ai pu leur donner que votre adresse.
- Merci, lui répond maman
- Nous irons le voir à la morgue dès que les bombardements s'arrêteront », nous propose-t-il.
Je fais un signe de la tête afin d'acquiescer.
- Les gens, les soldats s’enfuient aveuglément, ils courent sur la route, nous explique l'homme.
Soudain, une violente explosion fait trembler la maison entière. De la terre tombe entre les poutres blanchies à la chaux. Une odeur âcre de gaz et de la fumée entrent par le trou d’aération. La
bombe qui vient de s’abattre était toute proche. Le pont est sans doute visé par cette nouvelle attaque ; huit autres bombes suivent, décrochant à chaque impact des poignées de terre. L’air
devient irrespirable, nous suffoquons. L’homme trempe trois torchons dans la grande jarre qui nous sert de réserve d’eau potable. Nous les plaçons sur la bouche et le nez. Cette fraîcheur nous
aide à mieux respirer et nous débarrasse de cette sensation de suffocation. Le pont a sans doute explosé. Cette cible stratégique empêchera toute fuite. Nous sommes pris dans cette souricière,
ils veulent nous exterminer. Des cris arrivent de l’extérieur. Si la maison est touchée, elle s’écroulera sur nous, nous ensevelira. Cette cave est notre tombe. Pris de panique, je jette le
torchon mouillé.
- Maman, sortons de là ! J’ai peur, je ne veux pas mourir enterré vivant !
- Il a raison, sortons avant que tout s’écroule sur notre tête !
- Je vais sortir : si le pont a été touché nous serons ici plus à l’abri qu’à l’extérieur, je reviens.
L’homme disparaît. Le pont est toujours là, le verger près du pont a été éventré. Choqué par les nombreux cadavres déchiquetés qui s’étalent sur la route et le fossé - il n’y en avait pas
lorsqu’il avait rencontré les pompiers auprès du grand-père - il comprend que la cave est l’endroit le plus sûr. La fuite en cas de nouvelle attaque sur le pont nous serait fatale. Il revient
:
- Ils ont détruit le pont, il n’y a aucune raison qu’il continue à attaquer cette zone. La ville est en feu. Restons ici, les bombardements cesseront, il n’y a plus rien à détruire !
Il a dit cela sur un ton monocorde, comme s’il s’était habitué à cette violence... Ma mère me regarde, je devine qu'à cet instant elle pense à mon père. Je comprends à son regard qu’elle ne veut
pas m’en parler, de peur de rajouter une angoisse supplémentaire après le terrible drame de mon grand-père. Elle se ressaisit dans un demi-sourire maternel et affectif, un demi-sourire
protecteur.
L’homme regarde sa montre à gousset nerveusement : voilà plus de quinze minutes que le bruit d’une bombe n’a pas retenti. Le bruit de la rue nous arrivant du soupirail s’amplifie : des cris, des
gens qui courent ; il cesse et nous entendons pour la première fois le bruit des Messerschmitt qui plongent en piqué vers la ville. Les chasseurs commencent à mitrailler. Les balles
sifflent et tapent le sol, des cris retentissent. L’homme a eu raison de nous conseiller de rester dans la cave. Les avions mitraillent les fuyards. Les bombardiers ont tout détruit depuis la
gare jusqu’au marché, tout a été rasé. Plus rien n’inquiète les Messerschmitt, il ne leur reste plus qu’à finir leur horrible besogne en exécutant les derniers citoyens.
La montre à gousset indique dix-neuf heures trente quand l’attaque cesse. Nous attendons une demi-heure. La nuit vient de tomber. Les attaques sont terminées.
Nous remontons de la cave et sortons aussitôt. Des flammes éclairent les décombres. Le pont n’a pas été détruit, je me tourne vers l’homme, le regard interrogateur. Il saisit dans mes yeux mon
étonnement.
- J’ai préféré mentir ; quand le grand-père a été évacué, il n’y avait pas de morts. La deuxième fois, tous les corps sans vie que vous voyez maintenant m’ont poussé à ne pas vous dire la vérité.
Je suis sûr d’avoir bien fait.
- Oui, vous avez bien fait, répond ma mère. Rendons-nous tout de suite à l’usine d’armements, je veux avoir des nouvelles de mon mari.
- Maman, allons d’abord au couvent des Carmélites voir grand-père!
- Le couvent est assez loin, je comprends que tu penses à grand-père, tu y penseras encore très longtemps, mais nous ne pouvons plus rien pour lui. Nous irons aussitôt après avoir eu des
nouvelles de papa.
Des cadavres gisent dans l’eau et au bord de la rivière, des deux côtés du pont. Après le pont, nous prenons à gauche en direction de l’usine Pinceta. En face du pont, la rue principale, la
calle San Juan, est méconnaissable : la route est encombrée de gravats... Des flammes s’échappent de nombreux bâtiments...
Têtes baissées, pour éviter du regard toutes ces horreurs, nous accélérons le pas. Aux cris de douleur morale s’ajoutent ceux des souffrances physiques. Des blessés demandent de l’aide ; nous
nous arrêtons pour dégager les jambes d’une vieille dame, coincées sous une roue de charrette. Elle ne semble pas avoir de blessures. Elle s’assied, replie ses jambes et enfouit sa tête entres
ses genoux. Elle se met à pleurer, à gémir. Elle veut mourir, elle implore la mort.
Où sont les soldats ? Nous n’en avons croisé aucun... Nous arrivons devant l’usine. Elle est intacte. Un des responsables est là, avec un grand sourire, il nous dit qu’elle est prête à
fonctionner...
- Pour qui ? Salopard de fasciste, lance l’homme. Si cette usine n’a pas été bombardée, c’est parce que tu as pactisé avec les hommes de Mola !
L’homme ne répond pas, il fait demi-tour. Ma mère l’interpelle :
- Où est la garnison qui devait surveiller l’usine ?
- Ils se sont enfuis dès les premiers bombardements, tu parles, ils devaient surveiller l’usine, des lâches, oui !
- S’ils sont partis, répond ma mère, c’est pour aller se battre ailleurs, c’est parce qu’ils ont compris qu’ici, ils ne servaient à rien.
- C’est ça, oui, t’as raison, il sont allés se battre ailleurs. Si ça te fait plaisir de le croire, crois-le et fous-moi la paix !
Nous faisons marche arrière. La vieille dame est toujours là, elle prie.
L’air est chargé d’une odeur de chair brûlée mélangée à des souffles de chaleur. Nous croisons des soldats qui portent un corps.
- Où transportez-vous les corps ? demande l’homme.
- Sur la place des écoles, c’est là-bas que nous avons eu l’ordre de déposer tous les corps, répond l’un deux.
- Allons-y, sans doute que le grand-père s’y trouve, propose ma mère.
Nous remontons la Calle Fernando El Catolico. J’ai compté trente-six cadavres dans cette seule rue, certains sont impossibles à identifier tellement ils sont carbonisés.
La place du marché a été dévastée. Seuls quelques arbres sont encore là, juste en face de la « Taberna Vasca » dont la façade est en partie démolie. La toiture a explosé. Le
bâtiment du Parlement basque n’a pas été touché et, dans la cour, trône le chêne sacré ; l’arbre vénéré du peuple basque a résisté : un symbole, un pied de nez aux fascistes...
Nous arrivons devant la place des écoles : l’école est intacte, des centaines de corps sont alignés, quelques personnes tentent de reconnaître un proche. Je reconnais les vêtements de grand-père.
Je fais signe à ma mère en montrant du doigt l’emplacement de son corps. Un pompier s’approche et nous demande les nom et prénom de grand-père. Il griffonne sur un papier les renseignements.
- Dès demain matin, nous enterrerons les corps. Ne restez pas ici !
- A quelle heure les enterrerez-vous ? demande ma mère au pompier.
- Nous commencerons au lever du jour.
Maman me saisit par le bras.
- Rentrons, nous reviendrons demain.
L’homme s’approche de nous et dit :
- Je vais rester et je vais aider les pompiers à transporter les corps. Demain matin, je vous reverrai ici.
Maman me prend la main et nous rentrons. La ville est en feu. Nous croisons des soldats qui reviennent sans doute pour aider après s’être repliés sur les hauteurs de Guernica. Je suis
confiant ; demain, je reverrai mon père. Juanita est là, assise dans la cuisine. D’un bond, elle se lève.
- Où est le grand-père ?
- Il est mort, il est mort dans les bras de Pablito au début de l’attaque près du pont. Son corps est sur la place devant l’école. Demain, ils l’enterreront.
- J’ y vais tout de suite.
- Non, Juanita, demain, tu n’as qu’à venir avec nous. Reste ici ce soir.
Juanita allume une bougie, elle croise les mains et se met à prier silencieusement.
Extrait N° 3
17 - Paris, le choc Guernica.
J'apprends quelques mots de français et je me familiarise avec la monnaie française. Les billets de Pedro et l'argent, que m'a donné Raymond, m'ont permis d'arriver à Paris. Désormais, je n'ai
plus rien. Je dois travailler pour payer la pension et mon voyage au Havre. L'Espagnole que m'a présentée la propriétaire de la pension, me propose d'aider son mari à livrer des fruits et légumes
dans les restaurants de Paris. Durant une semaine, je soulage le pauvre homme, éreinté de ces longues années de travail. Il a fui l'Espagne pauvre, son Andalousie misérable qu'il regrette tant ;
il est venu gagner sa vie pour nourrir sa grande famille à Paris, il espère repartir en Espagne mais la sale guerre a anéanti ses projets. La France est devenue son refuge économique pour de
longues années. Fernando m'a posé tellement de questions que j'ai fini par me confier, par bribes... Je lui ai raconté Guernica et grand-père. Je ne suis pas allé jusqu'à la confession intime
concernant ma mère ; cette confidence m'aurait fait trop de mal : la cicatrice n'est pas refermée, se refermera-t-elle un jour ? Le saccage de Guernica était connu de tous. La France avait suivi
cette guerre et le bombardement de ma ville, par l'armée allemande et italienne, était ressenti par la population comme un acte odieux, un massacre d'innocents.
Une frénésie s'est emparée de la capitale : l'exposition internationale des Arts et Techniques dans la vie moderne de Paris de
1937, elle s'étend du pont de l'Alma jusqu'à l'île des Cygnes avec des annexes hors de Paris. La plupart des bâtiments sont temporaires, à
l'exception du Palais de Chaillot. A l'aide d'une carriole sur deux roues, guidée par un manche en fer, Fernando approvisionne les restaurants autour de la Tour Eiffel et du Champ de Mars.
Le quartier est en effervescence, les visiteurs affluent du monde entier. Le travail de Fernando a doublé d'intensité depuis la mi-juillet. Il commence à six heures et termine vers
vingt heures. Il fait des va et vient entre l'entrepôt de fruits et légumes et les restaurants. Je l'aide à charger et à décharger et parfois, j'ai le privilège de tenir le manche et guider la
carriole. Je n'ai pas la même dextérité que lui, mais je prends du plaisir à conduire le deux roues. Je ne peux m'empêcher de faire le rapprochement entre le marché avec grand-père et les
livraisons avec Fernando. Vers deux heures, nous faisons une pause dans l'arrière cour d'un restaurant. Le cuisinier, qui est un ami de Fernando, prépare un plat avec les restes ou les invendus
du repas de midi. Nous nous attablons à l'extérieur. Avec Fernando, ils discutent en espagnol, parlent du pays, de l'Andalousie et de Valence : la région du cuisinier. Le second jour, il me
demande d'où je viens. Quand il entend le nom de Guernica, il pose ses couverts et se met à me questionner. Il me parle de Picasso, ce peintre espagnol, né à Malaga, exilé à Paris. J'avais
entendu parler de Picasso, mais je ne m’intéressais pas à la peinture, je ne connaissais
- Picasso vient quelques fois manger ici avec quelques amis. Il a son atelier dans le sixième arrondissement - rue des Grands Augustins - ce n'est pas très loin d'ici. De temps en temps, il passe
la veille et me commande une « paella a la valenciana » Nous discutons de l'Espagne. Un jour il m'a dit : « Vous, les Valenciens, vous faites les meilleures paellas du
monde ». Il m'a confié avoir été très affecté par ce qui se passe en Espagne. Il suit de près les combats. « Grâce au journal l'Humanité, j'arrive à me tenir informé du déroulement de la
guerre, le reste de l'information est censuré », m'a-t-il dit un jour. Quelques jours après le bombardement de Guernica, il est venu manger avec sa compagne Dora Maar : il était préoccupé,
triste, en colère. Il m'a montré le quotidien communiste du 30 avril « Ce soir » que dirige Louis Aragon. Des photos de Guernica anéantie s'étalaient sur plusieurs pages. J'en ai eu des
frissons. Je te parle de lui, car il a peint pour l'exposition une œuvre gigantesque et impressionnante qu'il a appelée « Guernica. » Cette toile a été commandée par le gouvernement de
la République espagnole. Je suis sûr qu'il aimerait te rencontrer. Le bombardement l'a énormément marqué et c'est à la suite de ces photos qu'il s'est lancé à corps perdu dans la conception de ce
projet.
- J'aimerais, moi aussi, le rencontrer mais surtout, j'ai très envie de voir cette toile.
- Écoute, je vais demander à mon patron s'il peut nous avoir des places pour entrer à l'Exposition.
Il se lève d'un bond, revient quelques minutes plus tard et me dit :
- On finit de manger, je nettoie la cuisine et on y va ensemble, d'accord ?
- Je vais t'aider à nettoyer.
Je me suis retourné vers Fernando pour avoir son assentiment.
- Va, petit, je finirai seul cet après-midi.
Nous passons rapidement devant plusieurs pavillons, je sais que nous n'aurons pas le temps de visiter, notre temps est compté. Le spectacle est grandiose, monumental. Chacun rivalise
d'ingéniosité et de prouesses techniques pour donner aux visiteurs la meilleure image possible de son pays. De part et d'autre de la Seine, les pavillons de différents pays se succèdent. Le
pavillon espagnol a des allures modestes. Il est à côté du pavillon de celui de l'URSS. Le bâtiment à deux étages attire très peu de visiteurs par rapport aux autres. « C'est à cause de la guerre
et des nombreuses grèves de ces derniers mois que nous n'avons pas pu préparer aussi bien que les autres pays. D'ailleurs, le pavillon a ouvert avec plusieurs semaines de retard », me dit l'ami
de Fernando. Le thème choisi par l’Espagne ne correspond pas à celui de l'exposition : il aborde les souffrances du peuple espagnol et les projets de la République. En entrant, une photo de
grande taille représente la guerre ; on y voit une file de soldats, un texte commente l'image : « Nous luttons pour l'unité de l'Espagne, nous luttons pour l'intégrité du territoire. »
C'est parfait, pensais-je, en lisant cette phrase explicite ; ils ont eu raison d'interpeller les autres pays sur ce qui se passe, ainsi le monde saura, les visiteurs comprendront. Dans le fond
de la salle, une immense toile couvre le mur : « Guernica. » Grandiose, impressionnante par ses dimensions, je n'ai jamais vu de peinture aussi grande. Pas de couleurs, tout au moins
pas de couleurs vives : des nuances de gris, de noir, du jaune et du vert sale. Il se dégage de cet enchevêtrement de corps et d'animaux, un sentiment de violence, de souffrance et de
brutalité. Une femme lève les yeux au ciel, son enfant est mort dans ses bras. Je revois grand-père et son regard, droit dans le mien. Le cheval hennissant de douleur me rappelle celui carbonisé,
croisé près de la calle San Juan. Sur l'instant, je me suis posé la question : que vient faire ce taureau à gauche au-dessus de la mère et de son enfant
mort ? Il n' y avait pas de taureau à Guernica. Je viens de comprendre : ce taureau symbolise sans doute l'agresseur, la brutalité. A droite, une femme apporte de la lumière, la lumière de la
République ; elle domine l'agresseur et les blessés. Picasso a certainement utilisé un escabeau pour pouvoir peindre à cette hauteur. Une autre femme, au-dessous, jette un regard désespéré vers
cette lumière lointaine. Au fond, au loin, une colombe s'est envolée, elle sort du tableau, signifiant la paix qui quitte le pays. Des pans de mur me rappellent la façade de la «
Taberna Vasca ». Moi, qui ai vécu Guernica de l'intérieur, je suis rentré dans la toile ou, plus exactement, elle est entrée en moi ; la symbolique est
presque plus forte que la réalité ; il manque les flammes mais l'odeur est là. Je suis certainement un des rares rescapés de Guernica à être là devant ce chef-d'œuvre. J'ai envie de le crier
fort, mais à qui ? Il y a si peu de monde. Picasso, lui, comprendrait ce que j'ai vécu avec grand-père, ma mère. Les combattants, où sont-ils dans ce tableau ? Mon père, je pense soudain à lui,
où est-il ? Je ne le vois pas. Ils n'y sont pas car il n'y a pas eu de combat. Nous ne nous sommes pas défendus car l'attaque était déloyale : elle visait les civils pas les soldats républicains.
Il a eu raison, Picasso, de ne pas symboliser les défenseurs de la République.
Une idée m'absorbe soudain : rencontrer l'artiste, lui décrire Guernica, le remercier. Demain, je vais le voir dans son atelier.
Je parcours le reste du bâtiment. Un portrait de Federico Garcia Lorca est accroché en face du tableau. Le poète a été assassiné par les franquistes. Un
auditorium a été installé en plein air, des documentaires sur la guerre de Luis Bunuel sont diffusés. Je décide de monter à l'étage ; dans l'escalier, une toile de Joan Miró est accrochée « El segador ». Je fais demi-tour et je retourne m'imprégner de la toile de Picasso avant de quitter Paris, la France ; le reste m'intéresse moins, je replonge dans cet univers. Je
cherche d'autres indices, d'autres interprétations. Cette main tenant un couteau et une fleur, que représente-t-elle ? Est-ce la main d'un combattant ? Je ne l'avais pas vue précédemment. Oui, je
crois que c'est un soldat républicain. Je suis rassuré. Picasso a pensé à mon père, enfin, aux combattants de la liberté. Je pense à l'inconnu qui ne sait pas ce qui s'est passé ; comment cet
inconnu peut-il vivre cette toile ? Comment peut-il comprendre ce massacre ? Le visiteur passera devant sans saisir le message, trop compliqué, quand on ne connaît pas l'ampleur du
carnage.
L'ami de Fernando m'offre une affichette de Joan Miró
; il s'agit plus exactement d'une contribution, Miró
l'a peinte avec ces mots : « Aidez l'Espagne », le prix y est indiqué : 1 franc. Un homme lève son poing droit fermé vers le ciel, un soleil rouge ressort du
fond bleu de l'affichette. Judicieuse parabole.
Nous sortons. Le pavillon de l'Union soviétique, coiffé par la sculpture colossale de l'ouvrier et la Kolkhozienne, et celui de l'Allemagne - aussi monumental avec son aigle nazi au sommet - se
font face, de part et d'autre du pont d'Iena. Deux mondes, un que j'apprécie : l'URSS, amie de la République espagnole et l'Allemagne Hitlérienne, ennemie jurée. Je traverse le pont d'Iena. Au
bas du piédestal allemand, devant la colonne centrale, je fais un pas en arrière et je crache pour venger mon grand-père. Quelques personnes sur le petit train électrique se retournent,
offusquées sans doute. Cela m'est égal. Je me retiens de crier. Comment la France a-t-elle pu autoriser une telle provocation ? Elle aurait dû annuler la venue de l'Allemagne après le
bombardement de Guernica. Pourquoi autant de personnes entrent dans le pavillon allemand ? Ne savent-elles pas ce qui s'est passé ? Picasso a eu le courage d'affronter l'ignominie avec sa
peinture, il l'a écrit : « La peinture n'est pas faite pour décorer des salons. Elle est une arme de guerre de défense et d'attaque contre l'ennemi ». Cette visite de l'Exposition a été une
visite éclair, je le regrette, mais je suis si heureux d'avoir vu Guernica, je repars soulagé, mon affichette à la main.
Le lendemain soir, après ma journée de travail, je me rends dans la rue des Grands Augustins. L'atelier de Picasso se trouve au début de la petite rue, aux numéros 5 et 7. Je passe sous le
porche, l'atelier est certainement au fond de la cour, je m'avance ; je suis tétanisé à l'idée de rencontrer le maître, je m'approche des carreaux sales de l'atelier : personne. Un amoncellement
de toiles, de cadres, sont éparpillés ; j'aperçois un escabeau, c'est sans doute celui qui a permis à Picasso de peindre la partie haute de « Guernica. » Je suis au fond soulagé de ne
voir personne, je n'aurais pas su quoi dire. Deux jours plus tard, je quitte Paris, j'étais en train de m'attacher à cette ville, à mon travail. Fernando aurait voulu que je reste jusqu'à la fin
novembre, jusqu'à la fin de l'Exposition. J'ai un temps hésité : je voulais rencontrer Picasso, revoir l'Exposition, revoir le tableau. Mon projet, c'est Cuba. Je repars de Paris, marqué par ces
rencontres, par cette toile qui me hantera autant que le bombardement.
Extrait N° 4
44 - Le coup d'éclat, le coup de chance.
Le 24 février 1956, le Diario de la Marina titre à la une : « Fidel est
vivant ! » Un article de « New York
Times » que Pedro nous a fait passer au niveau
de la section du parti confirme que Fidel et onze de ses hommes ont échappé à l'assaut des hommes de Batista lors du débarquement du Gramna – le yacht symbolique ramenant les rebelles depuis le
Mexique jusqu'à Cuba. L'interview relate les propos de Fidel depuis la Sierra Maestra où la rencontre a eu lieu. J'ai eu l'occasion de lire à plusieurs reprises les chroniques du même journaliste
Herbert Matthews, il couvrait la guerre civile espagnole. J'ai le pressentiment, après avoir lu ce premier papier, que ce journaliste expérimenté va suivre les péripéties de la guérilla
orchestrées par le chef rebelle et charismatique qu'est Fidel. La censure de la presse, contrôlée par Batista, est la pire des stratégies de communication du régime en place. Castro a eu un coup
de génie, il a contacté la correspondante du « New York Times » à La
Havane ; par crainte de représailles, elle a préféré s'adresser au siège du journal à New York. Hubert Matthews a été mandaté pour faire l'article. Les rubriques du journaliste font la une du
« New York
Times », l'écho est international, la cause des
rebelles est accueillie avec bienveillance. La corruption du régime est étalée à la une, de même que les exactions de la police. Le monde prend la mesure du combat de ces quelques rebelles dans
la Sierra Maestra ; le faible attire toujours plus de sympathie que le puissant. Fidel devient le héros face au tyran, il a compris qu'il tient là un appui insoupçonnable. Le journaliste et le
leader des rebelles vont chacun tirer profit du succès de la médiatisation. Batista vient de faire un erreur stratégique fatale : suite au premier article et certainement afin de ne pas être
catalogué, aux yeux du monde, comme un fasciste réprimant la liberté de la presse, il lève momentanément la censure. La presse écrite et radiophonique commentent les informations du journaliste.
Toute l'île est maintenant informée de la présence des rebelles dans la Sierra avec, à leur tête, Fidel Castro. Le gouvernement fait une erreur encore plus grossière : il dément la rencontre
entre Matthews et Fidel car si tel avait été le cas, le journal aurait publié des photographies de l'entrevue. La déclaration ridicule du ministre de la défense de Batista est reprise dans le
« New York Times »
accompagnée d'une photo où l'on voit Fidel et le journaliste. Batista ne trouve
pas d'autre parade que de dire qu'il s'agit d'une photo montage. Pathétique !...
Dernier extrait
La colonne s'éloigne, elle reprend sa marche vers le village de Cruce de los Baños. Le reste de l'après-midi, j'aide Rosita, la doctoresse. Nous refaisons plusieurs pansements de plaies à
l'abdomen et aux jambes. Je fabrique une attelle pour un guérillero qui s'est cassé le bras lors d'une chute. Enfin, nous distribuons les repas ; ils sont préparés par Julieta, la femme d'un
petit propriétaire d'une plantation de café toute proche. Celle-ci m'explique qu'elle n'a pas pu avoir d'enfants et qu'ici, tous ces jeunes combattants, elle les considère comme ses enfants. Le
soir, elle rentre chez elle s'occuper de son petit mari.
Au calme, ce soir-là, je partage le repas avec Rosita:
- Je t'admire, tu as mis ta vie entre parenthèses pour épouser la cause révolutionnaire. Ton savoir sert la révolution. Ton abnégation, ta détermination et ta simplicité sont un exemple pour moi.
Tu marqueras l'histoire de la révolution cubaine.
- Qu'est-ce que tu racontes ? Je n'ai pas mis ma vie entre parenthèse, c'est la vie que j'ai choisi d'avoir. Je suis heureuse, je fais ce que j'ai envie de faire et me bats pour défendre des
valeurs essentielles à mes yeux. Je lutte contre l'injustice, contre l'autoritarisme, pour une société égalitaire où le riche n'est pas plus fort que le pauvre, où l'inculte a autant de droits
que l'instruit, où le malade sera soigné quelle que soit sa couleur de peau. Je ne veux pas être une héroïne de la révolution, je veux être un maillon de cette chaîne de solidarité humaine...
J'espère que la révolution renversera le tyran et avec lui le despotisme et la mainmise des États-Unis !
- Tu sais, à « Radio Rebelde », je n'ai pas
l'impression de servir pleinement la révolution, j'ai le sentiment d'être, excuse-moi du terme : « un planqué ». Parfois, je voudrais être un combattant héroïque, mais en ai-je le courage ou
simplement la capacité ? J'en doute et c'est terrible de douter de soi. Mon métier d'instituteur ne sert pas la révolution comme je l'espère. Autant mes idéaux sont affirmés, et je partage
pleinement avec toi ce besoin de justice sociale, autant je souffre du décalage entre mes idées et mes actes. C'est pour ça que j'ai tendance à magnifier des gens comme toi : des gens en plein
accord avec leurs convictions et leurs actions.
- Tu es bien compliqué, Pablito. Dans la Sierra, nous sommes tous égaux, tous impliqués, tous remarquables. Nous sommes tous des héros. Nous devons être organisés pour mener les combats ; des
hommes ont cette capacité à gérer un groupe, il faut leur faire confiance mais il faut aussi rester attentif sinon c'est l'anarchie.
J'avais envie de la pousser vers plus de confidences, cet appel à la vigilance m'intriguait.
- Mais, pourquoi dis-tu qu'il faut rester « attentif » ?
- Je me méfie des opportunistes et des ambitieux. Certains soutiennent la révolution mais ils ne s'engagent pas auprès des rebelles.
- A qui penses-tu ?
- Je pense aux communistes, aux membres du PSP.
- Tu te trompes en disant cela, je suis communiste et je suis un militant actif du PSP.
- Depuis l'attaque de la Moncada, j'en ai rencontré très peu à mes côtés et pourtant j'en connais beaucoup, à commencer par les dirigeants du parti. Peu importe, ce qui compte c'est la révolution
; elle est en route et dans la Sierra que nous contrôlons, nous avons mis en place les prémices de la future société cubaine avec les hôpitaux de campagne, les mesures sanitaires auprès des
populations, l'alphabétisation ; une société où la devise serait : « Aide ton prochain, aide ta patrie et ton prochain et ta patrie t'aideront. » D'ailleurs à ce propos, si tu te sens
inutile à « Radio Rebelde », ici, tu
peux, toi aussi, mettre en place des classes d'alphabétisation pour les enfants et les adultes de cette zone. Tu viens de dire que ton métier ne peut pas servir la révolution ; tu te trompes, tes
savoirs, tes méthodes et tes outils peuvent contribuer à la mise en place de ce qui préfigurera la future société cubaine. Il est important d'apporter au peuple des soins et de l'instruction.
Allez, je t'offre un verre de rhum et on reparle de tout ça demain.
Cette nuit, j'ai eu du mal à dormir, une fenêtre vient de s'ouvrir : créer une école dans les contreforts de la Sierra.
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